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PRIX DES BIBLIOTHECAIRES 2010

La situation brillante de Jinwaki dans le prêt-à-porter de luxe assure à son épouse et leurs deux enfants une existence confortable près de Tokyo. L’annonce de son licenciement le plonge dans le désarroi. Il n’en dit rien à sa femme, par crainte de perdre à ses yeux sa dignité. C’est au bord du gouffre qu’il rencontre Saya : l’audace et l’effronterie impudique de la jeune lycéenne le raccrochent à la vie pour un temps.

 

Profondément séduit par le Japon, Richard Collasse s’y est installé dans les années soixante-dix. Il connaît les codes et les lois impitoyables de la société japonaise. Captifs de leurs mensonges et non-dits, les trois personnages se croisent sans se comprendre. Chacun prend à son tour la parole pour dire le désordre intérieur, les humiliations, la tendresse, l’amour. Finesse d’analyse et fluidité de l’écriture accompagnent ces voix qui alternent et tissent une histoire poignante et raffinée.

 

Richard Collasse lauréat du prix CBPT

répond aux questions de Valentine Goby et Sabine Bouillon

Par Angèle Luccioni (comité prix CBPT-Les Angles Vaucluse)

Nous avons accueilli le 18 mai à Paris, lors de l'AG de l'Union Nationale, Ri­chard Collasse, lauréat du Prix CBPT pour Saya. Il venait spécialement de To­kyo tandis que Valentine Goby, lauréate du prix 2oo6 pour L'Antilope blanche et marraine de ce trentième prix, arrivait tout juste du Groen­land pour poser avec Sabine Bouillon du comité du prix CBPT quelques questions à notre auteur.

Sabine Bouillon : Vous vivez au Japon depuis une quarantaine d'années, vous êtes marié à une japonaise, vous êtes président de Chanel Japon et parfaitement intégré à la société japonaise. Dans Saya, reflet de votre double culture, vous analysez avec finesse la société japonaise, raffinée et courtoise mais aussi très libre dans les rapports hommes femmes et dure dans la vie professionnelle. S'agit-il d'un roman autobiographique ?

Richard Collasse : Saya n'est absolument pas autobiographique en ce sens que, je n'ai pas vécu l'expérience de Jinwaki. J'ai écrit ce roman pour savoir jusqu'à quel point je pouvais entrer dans la peau de japonais ; un quadragénaire victime d'une restructuration, une épouse en détresse et une jeune fille qui découvre la beauté de l'amour. Si j'en crois mes amis japonais, j'y suis parvenu.

Valentine GOBY : Comment êtes-vous passé du réel à la fiction romanesque ?

R.C. : J'ai toujours aimé écrire. Enfant, j'écrivais dès que je me sentais malheureux. Après le bac, j'ai commencé des études littéraires vite interrompues lorsque je suis tombé sous le charme du Pays du Soleil Levant. C'est à la demande d'un éditeur que j'ai entamé mon premier roman. Ma matière première, je l'ai glanée autour de moi, auprès d'amis. Je transpose des comportements de la vie réelle. Par exemple l'épisode où Jinwaki, croyant avoir tué le chien de sa femme, le jette dans une poubelle m'a été inspiré par un fait divers particulièrement horrible. Généralement j'écris vite. L'écriture représente pour moi un processus ludique et passionnant.

V.G. : La fiction permet-elle de dire autre chose qu'un essai ?

R.C. : Je ne suis pas sociologue. Mon éditeur a vu dans les quarante ans que j'ai passés au Japon le gage d'un succès de librairie facile. Parmi les nombreux romans écrits sur le Japon, deux me paraissent remarquables :

L'honorable partie de campagne de Thomas Raucat et Chronique japonaise de Nicolas Bouvier. Personnellement, c'est le roman qui me paraît le meilleur moyen de transmettre une vision de la réalité .

V.G. Comment avez-vous choisi vos personnages ?

R.C. Pour Jinwaki, j'ai souvent croisé ce type d'hommes qui ont été licenciés sans avoir démérité, seulement parce qu'ils se sont trompés de clan. A travers Saya, je voulais montrer qu'au-delà de son aspect sordide, la relation qu'elle noue avec un homme plus âgé qu'elle, pouvait devenir profonde et belle.

V.G. : À la fin de votre roman intervient un narrateur qu'on n'attendait pas et qui m'a personnellement gênée. Après la création prenante d'univers cloisonnés générés par trois regards différents, qu'apporte ce narrateur ?

R.C. : Recourir à un passeur de l'histoire qui n'est autre que moi correspondait à mon côté rationnel et mercantile. Je voulais satisfaire mes lecteurs. Je voulais aussi surprendre, parce que, en tant que lecteur, j'aime être surpris.

S.B. : Vous avez parlé des « cercles concentriques » qui protègent la vérité japonaise. Pensez-vous avoir franchi ces cercles ?

R.C. : Le Japon est pour moi comme un gouffre sans fond que j'explore depuis quarante ans et que je n'ai pas fini d'explorer. Il recèle un tel raffinement, une telle complexité culturelle qu'il résiste à l'analyse. Les japonais restent impénétrables. Ils affichent un abord accessible par pure courtoisie mais cachent en réalité une âme d'une profondeur et d'une richesse extraordinaires. J'en veux pour preuve leur langue qui brouille les messages qu'elle permet par quantité d'ellipses et d'ambiguïtés.

S.B. : Vous faites souvent allusion à la norme. En quoi est-elle plus contraignante au Japon que dans nos sociétés occidentales ? Être « hors normes » peut il conduire aussi facilement au suicide ?

R.C. : La tradition très ancienne de la riziculture a modelé ce peuple. La nécessité de la mesure, de la régulation, est inscrite dans les gènes des japonais. D'où. l'importance qu'ils accordent à la norme et donc l'harmonie de façade qu'ils présentent et qui couvre un bouillonnement intérieur.

Le suicide au Japon n'est pas bridé comme il l'est dans nos sociétés judéo-chrétiennes. La vie nous appartient et nous sommes libres d'en disposer. Le suicide ne correspond pas toujours à un acte de désespoir. Parfois, un tel degré de perfection a été atteint que la vie ne représente plus qu'un risque de dégradation. C'est le cas pour les suicides de couples qui estiment avoir atteint une fusion absolue. J'ignore pourquoi le suicide est un thème récurrent dans mes romans. Peut-être à cause de ma nature sombre, à laquelle je tente d'échapper par mon hyperactivité et qui ressurgit à la faveur des instants de solitude où j'écris.

L'auteur a ensuite répondu aux questions posées et s'est plié aux dédicaces avant de reprendre son avion le soir même pour Tokyo. Il a été ravi de l'accueil reçu et s'est dit très impressionné par le nombre de personnes présentes : plus de 450, dont de nombreux amis personnels.